La France et l’Allemagne face à la demande de formation des étudiants et au défi de la mondialisation
La place et les évolutions souhaitables de l’enseignement supérieur et de la recherche en Europe font aujourd’hui l’objet d’un vif débat politique. Le sujet est primordial, car il conditionne l’indépendance intellectuelle de l’Europe de demain, sa capacité à former au mieux les nouvelles générations, à développer l’emploi et à attirer les meilleurs étudiants. Les universités devraient jouer un rôle majeur dans la perspective que s’est donnée l’Union européenne lors du Conseil européen de Lisbonne en 2000 de devenir d’ici à 2010 « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique dans le monde ». Certaines réformes ont déjà été engagées au niveau européen pour contrer la fuite des cerveaux, en particulier vers les Etats-Unis. Cependant, des phénomènes persistants, tels que, en France, le taux d’échec très élevé en première année d’université, ainsi que les résultats dans les classements internationaux apportent une preuve de la nécessité de réformes au niveau national.
Les réformes des universités engagées en France et en Allemagne afin de relever les défis énoncés montrent une certaine convergence. En dépit des différences importantes dues à l’histoire des systèmes de l’enseignement supérieur ainsi qu’à la structure politique des deux pays, l’objectif commun est le renforcement des performances nationales, notamment à travers une autonomie croissante.
La loi française du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités renforce la gouvernance des universités françaises en leur donnant des responsabilités élargies notamment en matière budgétaire et de gestion des ressources humaines. Ainsi, elles peuvent recruter des professeurs sur contrat et sont responsables de l’attribution des primes aux personnels affectés à l’établissement. De même en Allemagne, les traitements versés aux professeurs nouvellement nommés depuis 2005 comprennent un traitement de base qui est complété par une prime. Ce dispositif, qui suscite également des craintes d’un écart grandissant entre les universités, a été créé afin de mieux affronter la concurrence internationale pour les meilleurs enseignants-chercheurs et, en conséquence, les meilleurs étudiants. Les réformes prises dans les deux pays introduisent la possibilité d’un transfert de propriété immobilière aux universités et renforcent leur liberté quant à leurs statuts. Le choix du statut de fondation de droit public, par exemple, permet aux universités allemandes de lever en partie la tutelle du Land et facilite la collecte de fonds. Dans le même esprit, la France vient d’introduire par décret un nouvel outil financier, à savoir les fondations universitaires. Les tendances vers une ouverture accrue au privé, la création de pôles d’excellence ainsi que l’accroissement des moyens dédiés à l’enseignement supérieur, récemment préconisés en France dans le rapport Attali, ressemblent beaucoup aux réformes allemandes.
Certes, ces différents systèmes de formation gardent l’empreinte de traditions nationales persistantes, notamment dues à l’organisation fédérale ou nationale de l’enseignement supérieur. Dès l’origine, les compétences de l’État fédéral allemand ont été très limitées en ce domaine, puisque la Loi fondamentale de 1949 a conféré la responsabilité pour le système d’enseignement supérieur aux Länder. De cette organisation fédérale résulte que, contrairement à la France, le statut des universités ainsi que leurs conditions de fonctionnement peuvent varier selon les Länder. Ainsi, même le prélèvement des droits d’inscription, qui en France est fixé au niveau national par l’État, dépend depuis 2005 des gouvernements des Länder. Par conséquent, ils peuvent être changés au gré des constitutions de coalition de gouvernement, comme cela est actuellement discuté en Hesse.
L’autre grande différence concerne le système des établissements d’excellence que sont, en France, les « grandes écoles ». Ce système typiquement français sélectionne ses élèves, dans l’idéal républicain de la méritocratie, par un concours d’entrée. Les grandes écoles fournissent la majorité des dirigeants français, d’où la particularité que les élites du pays ne viennent pas des universités, mais d’un système à part, régulièrement accusé de favoriser la reproduction sociale. Ce système surprend toujours à l’étranger, notamment en Allemagne, qui, du fait de son histoire, a développé une certaine méfiance à l’égard de la notion d’« élite ».
Cependant, les évolutions récentes démontrent une certaine convergence, même en ce qui concerne les établissements d’excellence. L’Allemagne semble vouloir rompre avec l’idéologie très égalitariste, qui a prévalu dans l’université depuis les années 1950, tandis que les réformes françaises tendent à rapprocher les grandes écoles et les universités.
Les nouveaux outils créés par la loi pour la recherche pourraient y contribuer. Ainsi, la constitution des PRES (Pôles de recherche et d’enseignement) pourrait changer le paysage français en regroupant des universités et des grandes écoles notamment pour des raisons de compétitivité. Un exemple nous est donné par le projet de l’université Robert Schuman, l’Institut d’études commerciales supérieures (IECS) et l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de former un pôle spécialisé dans le management, dans le cadre de la fusion des trois universités strasbourgeoises en cours de préparation : il en résultera moins de distance et plus de fluidité entre les systèmes.
Au contraire, les réformes en Allemagne entraînent une distinction accrue entre les universités. Ainsi, l’ « initiative excellence allemande » (Exzellenzinitiative), décidée en juin 2005, prévoit 1,9 milliard d’euros pour financer, sur cinq ans, trois types de projets sélectionnés : des écoles doctorales, des pôles ou « clusters » d’excellence associant centres de recherche universitaires et extra-universitaires ainsi que des stratégies d’avenir pour le développement de la recherche universitaire de pointe. Les neuf universités sélectionnées pour leur stratégie d’avenir sont, ainsi, nommées « universités d’élite », un concept qui n’existait pas encore en Allemagne. Certes, ces nouvelles « universités d’élite » ne sont pas comparables aux grandes écoles, même si la législation des Länder donne de plus en plus souvent la possibilité aux universités de sélectionner une proportion importante de leurs étudiants. Elles diffèrent essentiellement quant à leur réputation, leur public, leur fonctionnement, leur rôle dans la société, et, en conséquence, quant à leur impact sur la vie des étudiants. La culture allemande n’a pas favorisé un système de sélection d’élites, comme le font les grandes écoles en France, où il est de toutes façons ancré dans les esprits que le « vivier » doit être formé par cette voie. Ainsi, le rapprochement entre les grandes écoles et les universités en France, qui devrait être accompagné d’un changement de toute la société, ne se réalisera qu’à travers un processus de très longue durée.
Cependant, les réformes récentes sont déjà des premiers pas vers une plus grande convergence des systèmes d’enseignement supérieur, et lèvent des obstacles à la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche. Facilitant la coopération binationale et européenne, elles s’inscrivent dans les efforts pour atteindre l’objectif de devenir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique dans le monde ». Cette perspective ne se réalisera que si les établissements d’enseignement supérieur européens réussissent à renforcer leur potentiel de recherche, à mieux le valoriser dans ses rapports à l’économie et à contribuer ainsi au développement de nouveaux marchés. De plus, ils doivent attirer et former un plus grand nombre d’étudiants et soutenir les plus prometteurs. Cela implique, outre le renforcement de leur compétitivité, également des efforts pour assurer l’égalité de chances, qui, évidemment, n’est pas assurée par le système actuel marqué par une sous-représentation des catégories modestes dans les grandes écoles.
Carolina BRÄUNLEIN
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