La grève des conducteurs de train, symptôme d’une crise du modèle syndical allemand

Depuis plusieurs semaines, le conflit entre le syndicat allemand des conducteurs de train (Gewerkschaft Deutscher Lokomotivführer, GDL) et la compagnie ferroviaire allemande (Deutsche Bahn, DB) agite le milieu syndical et la scène politique outre-Rhin. Le président fédéral du GDL, Manfred Shell et vice-président, Claus Weselsky, réclament une convention tarifaire autonome et une hausse de 31 % de leurs revenus. Le directeur de la DB, Hartmut Mehdorn, et la responsable du personnel, Margret Suckale rejètent ces revendications qui remettent en cause l’équilibre syndical et menacent la « paix salariale ». Au lieu de cela, ils proposent d’appliquer la même convention tarifaire adoptée pendant l’été avec les deux autres syndicats, Transnet -qui rassemble près de 100 professions différentes, dont les conducteurs de train- et le syndicat des fonctionnaires allemands (Gewerkschaft Deutscher Bundesbahnbeamten und Anwärter, GDBA) -composée pour moitié de fonctionnaires du secteur ferroviaire-, soit une hausse de 4,5 % des salaires et le versement d’une prime unique de 600 euros. La DB n’a cependant pas exclu une hausse de salaire jusqu’à 10% et une indemnisation des heures supplémentaires non payées.

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La grève du GDL reflète une crise profonde du paysage syndical aux conséquences dramatiques sur le fonctionnement et l’avenir du modèle syndical allemand. Selon Horst-Udo Niedenhoff, expert à l’Institut économique de Cologne, « le temps de l’unité syndicale est révolu ». Dans ce contexte, il serait intéressant de s’interroger sur les spécificités de cette grève qui donnent un éclairage sur l’évolution des modes de participation et de négociations des syndicats allemands. On pourra ainsi constater que le « cas GDL » s’inscrit dans un contexte général de remise en cause des syndicats traditionnels et d’une certaine « crise » de légitimité auprès de leurs adhérents. Puis, nous étudierons l’impact de cette évolution sur la conduite de la politique tarifaire allemande ainsi que la réaction des syndicats allemands face au bouleversement du paysage syndical.

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Quelles sont les particularités de cette grève, considérée par Claus Weselsky, comme la « plus importante et la plus dure » que la DB n’ait encore jamais connue ? Le GDL est un des syndicats qui composent la Confédération des fonctionnaires allemands (Deutscher Beamtenbund, DBB), l’une des trois grandes confédérations syndicales allemandes. Il représente les intérêts d’une profession, les conducteurs de train (pour 80% d’entre eux, employés de la DB), et non d’une branche d’activité. Les deux autres syndicats, Transnet et GDBA s’opposent à l’attribution d’un tarif autonome au GDL qui conduirait à une désolidarisation intra-branche nuisible, sur le long terme, à leur pouvoir de négociations. Par ailleurs, ils qualifient d’ « absurde » les grèves de le GDL aux conséquences désastreuses sur l’entreprise et l’économie nationale, alors que le GDL s’est vu conforté dans son action par la décision du Tribunal de travail régional à Chemnitz lui autorisant de mener des grèves non seulement dans le transport de personnes mais aussi dans celui des marchandises. La DB, pour sa part, condamnent les méthodes syndicales fortes employées par le GDL qui refuse de s’asseoir à la table des négociations. En outre, une hausse de salaires d’une telle ampleur impliquerait une réévaluation de salaires de l’ensemble des professions que compte la DB.

Quels sont les motivations et motifs à ces revendications ? On peut penser à un pur égoïsme syndical, consistant à faire valoir les intérêts d’une profession au détriment de l’intérêt syndical général. Ou encore à un coup médiatique qui a permis au GDL, au cours des dernières semaines, de se rallier près de 1000 nouveaux adhérents. Ses méthodes fortes et les apparitions très médiatisées de ses représentants ont su convaincre, de même que la prime de 100 euros offerte à tout nouveau adhérent. On peut aussi supposer que le GDL, conscient des dangers d’une privatisation de la DB, joue sa « dernière carte » : l’entrée en bourse du capital de l’entreprise à hauteur de 49 % ne laisse en effet guère espérer une augmentation future des salaires.
Certes, le GDL est le plus ancien syndicat allemand et, par conséquent, ne représente par en soi un phénomène nouveau. Mais il ne masque pas pour autant l’apparition de syndicats de professions, tels que Cockpit pour les pilotes ou Marburger Bund pour les médecins. Selon Frank Ulrich Montgomery, président du Marburger Bund, les médecins ont obtenu, en 2006, sans le soutien du syndicat Ver.di, une hausse de salaires de près de 13%. Ces succès poussent d’autres professions à s’organiser en syndicats, tels que les secrétaires ou les ingénieurs. Au contraire, depuis le début des années 90, les syndicats traditionnels souffrent d’une désaffection de leurs membres. Depuis sa création en 2001, Ver.di a perdu un cinquième de ses adhérents. Parallèlement à cela, des voix se font entendre au sein des cercles syndicalistes de gauche pour une réforme du syndicalisme allemand.
Les raisons à l’émergence de ces syndicats de professions sont donc plus profondes. Elles sont symptomatiques de la crise de représentation et de légitimité que traversent les grands syndicats et les trois principales confédérations syndicalistes. Pour éviter licenciements et délocalisations, les syndicats ont sacrifié de nombreux acquis sociaux, laissant ainsi se dégrader les conditions de travail. Les syndicats de métiers, qui jugent trop consensuelle l’approche des grands syndicats, emploient des méthodes directes et participatives venant combler le déficit démocratique ressentit par la base syndicale et gagnent ainsi la confiance des militants désoeuvrés. En rompant l’union tarifaire avec Ver.di, Marburger Bund a vu son nombre d’adhérents passer de 80 000 à 110 000. En outre, selon Klaus Ernst, vice-président du groupe parlementaire du parti de gauche «Die Linke », les « syndicats traditionnels sont incapables de mener une politique tarifaire suffisamment différenciée au niveau de l’entreprise » alors que la spécialisation professionnelle n’a cessé de croître ces dernières décennies.

Le défi est donc de taille pour les syndicats. Il s’agit d’agir sur deux fronts : d’un côté, répondre aux revendications de professions toujours plus spécialisées et de l’autre côté, s’adapter aux nouvelles contraintes d’un environnement économique globalisé que seule une action concertée à un niveau national -notamment par des fusions entre syndicats-, européen -par une coopération entre syndicats européens- et voire international, peut influencer. Autrement dit, les syndicats traditionnels doivent satisfaire des attentes individuelles -dans un contexte de chômage croissant- tout en préservant le principe de solidarité entre syndicats.

L’apparition de syndicats de métiers a ainsi conduit à une érosion interne des normes tarifaires et remet en cause la politique tarifaire autonome allemande, qui a fait le succès du modèle syndical allemand jusque dans les années 80. Les confédérations de syndicats sont conscientes de la nécessité de prendre mieux en compte les différenciations croissantes au sein des entreprises et ont tenté de s’adapter au nouvel environnement syndical par un assouplissement de la politique tarifaire. Ainsi, à l’exemple des syndicats néerlandais ou scandinaves, les grands syndicats allemands tentent d’accroître les marges de manoeuvres des petits syndicats au sein des entreprises dans le cadre d’une « décentralisation contrôlée ». Le « traité de Pforzheim » adopté par IG Metall en 2004 a ouvert la voie vers une flexibilisation des conventions collectives régionales. En outre, l’introduction de « clauses d’ouverture » (Öffnungsklausel ) assouplissent les conventions collectives régionales en permettant, en cas de crise économique, de rémunérer les employés d’une entreprise en dessous du tarif en vigueur et de réduire le temps de travail sans ajustement des salaires. Or, ces mesures profitent bien plus aux entreprises qu’aux salariés en raison de la faible représentation des syndicats au sein des comités d’entreprises qui ne leur donne pas la légitimité nécessaire pour exercer un véritable poids sur les négociations salariales. En moyenne, seuls 20 % des membres siégeant aux comités d’entreprise sont syndiqués.

Pour être profitable aux employés, la flexibilisation suppose donc un partenariat équilibré entre acteurs sociaux et patronaux. Au contraire, en voulant supprimer les conventions collectives régionales (Flächentarifvertrag) au profit d’une convention tarifaire négociée au niveau de l’entreprise, le député conservateur chrétien-démocrate (CDU) Merz et le député du parti libéral (FDP) Westerwelle fragilisent ce partenariat dont dépend le bon fonctionnement de l’économie allemande. Si les organisations patronales peuvent tirer profit, sur le court terme, d’une dissolution des conventions collectives, elles seront confrontées, à l’avenir, à des grèves à répétition.

Pour les grands syndicats, il s’agit à l’heure actuelle de regagner la confiance de leurs militants. En prenant ses distances par rapport au parti social-démocrate (SPD) trop « libéralisé », le DGB espère regagner la confiance de ses adhérents. A l’occasion de son dernier Congrès du parti à Hambourg, le SPD a réaffirmé son attachement au « socialisme démocratique » et espère ainsi éviter un ralliement des syndicats au Parti « die Linke ». Toutefois, les évolutions récentes ont montré que les syndicats ont tout intérêt à préserver une certaine indépendance face aux partis politiques pour, non seulement, conserver leurs acquis mais aussi espérer une amélioration de leurs conditions de travail.

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