La grève des conducteurs de train – symptôme d’une fragilisation du modèle syndical allemand

Pendant près d’un an, les grèves à répétition du syndicat allemand des conducteurs de train (Gewerkschaft Deutscher Lokomotivführer, GDL) dirigées contre la politique tarifaire de la compagnie ferroviaire allemande (Deutsche Bahn, DB) ont agité le milieu syndical outre-Rhin. Plus qu’un simple conflit salarial, le « cas GDL » donne un éclairage sur l’évolution des modes de participation et de négociation des syndicats allemands.

Il illustre en effet l’apparition de syndicats de métiers conduisant à une érosion interne des normes tarifaires et à une remise en cause de la politique tarifaire autonome allemande, qui a fait le succès du modèle syndical allemand jusque dans les années 80. Cet article propose d’étudier l’impact de ces évolutions sur la conduite de la politique tarifaire allemande ainsi que la réaction des syndicats allemands face aux changements du paysage syndical.

Selon le directeur de la DB, les revendications de départ du GDL remettaient en cause l’équilibre syndical et menaçaient la « paix salariale ». Une hausse unilatérale des salaires impliquait une réévaluation des salaires de l’ensemble des professions que compte la DB. Pourtant, cela n’a pas empêché le syndicat de parvenir à ses fins le 30 janvier 2008 dans un accord prévoyant une hausse de 11% des salaires et l’attribution d’une convention tarifaire autonome. En outre, l’une des principales conditions posées par la DB afin d’éviter l’érosion tarifaire, consistant à obliger le GDL à négocier à l’avenir avec les deux autres syndicats concurrents -Transnet et le syndicat des fonctionnaires allemands (Gewerkschaft Deutscher Bundesbahnbeamten und Anwärter, GDBA- est restée lettre morte. Ceux-ci voyaient dans l’attribution d’un tarif autonome au GDL le danger d’une désolidarisation intra-branche nuisible, sur le long terme, à leur pouvoir de négociation.

Quels sont les motifs des revendications de la GDL ? On peut penser à un pur égoïsme syndical, consistant à faire valoir les intérêts d’une profession au détriment de l’intérêt syndical général. Ou encore à un coup médiatique qui a permis au GDL, au cours des dernières semaines, de rallier près de 1000 nouveaux adhérents. On peut aussi supposer que le GDL, conscient des dangers d’une privatisation de la DB, joue sa « dernière carte » : l’entrée en bourse du capital de l’entreprise à hauteur de 49 % ne laisse en effet guère espérer une augmentation future des salaires.

Certes, le GDL est le plus ancien syndicat allemand et, par conséquent, ne représente par en soi un phénomène nouveau. Mais il ne masque pas pour autant l’apparition de syndicats de professions, tels que Cockpit (pilotes) ou Marburger Bund (médecins) qui parviennent à négocier des conventions salariales très avantageuses sans le soutien des grands syndicats. Ces succès ont récemment poussé les secrétaires et les ingénieurs à s’organiser en syndicats. Au contraire, depuis le début des années 90, les syndicats traditionnels souffrent d’une désaffection de leurs membres.

Les raisons à l’émergence de ces syndicats de professions sont plus profondes. Elles sont symptomatiques de la crise de représentation et de légitimité que traversent les grands syndicats et les trois principales confédérations syndicalistes. Pour éviter licenciements et délocalisations, les syndicats ont adopté une approche trop consensuelle aux yeux de leurs adhérents. Les syndicats de métiers emploient au contraire des méthodes directes et participatives venant combler le déficit démocratique ressenti par la base syndicale. En outre, la spécialisation professionnelle des syndicats semble répondre aux besoins de différenciation salariale au sein des entreprises que les syndicats traditionnels ne peuvent combler.

Le défi est donc de taille pour les syndicats. Il s’agit d’agir sur deux fronts : d’une part, répondre aux revendications de professions toujours plus spécialisées et d’autre part, s’adapter aux nouvelles contraintes d’un environnement économique globalisé que seule une action concertée à un niveau national -notamment via des fusions entre syndicats- ou européen peut influencer.

Face à ses enjeux, les syndicats traditionnels ne sont pas restés inactifs. Pour répondre au besoin de différenciation salariale, ils ont assoupli leur politique tarifaire au moyen d’une « décentralisation contrôlée ». Le « traité de Pforzheim » adopté par IG Metall en 2004 a ouvert la voie vers une flexibilisation des conventions collectives régionales. En outre, l’introduction de « clauses d’ouverture » (Öffnungsklausel) assouplit les conventions collectives régionales en permettant, en cas de crise économique, de rémunérer les employés d’une entreprise en dessous du tarif en vigueur et de réduire le temps de travail sans ajustement des salaires.

Cependant, la flexibilisation suppose de maintenir un partenariat équilibré entre acteurs sociaux et patronaux qui semble de fait compromis par la faible représentation syndicale eu sein des comités d’entreprise. De plus, la suppression des conventions collectives régionales (Flächentarifvertrag) pourraient fragiliser l’entente salariale et susciter des grèves à répétition. Mais pour les grands syndicats, il s’agit surtout à l’heure actuelle de regagner la confiance de leurs militants en menant une politique plus offensive en période faste.

Claire ROTHFUSS

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s